Suisse/Algérie La Revue : Le commerce extérieur algérien est en croissance rapide au cours de ces dernières années. Quelles sont les données dans ce domaine pour l’année 2007 et la tendance pour le court terme ?
M. Lachemi Djaâboub : Les taux de croissance enregistrés ces dernières années prouvent que l’économie algérienne se caractérise par un fort potentiel de développement boosté notamment par la bonne conjoncture pétrolière et surtout le lancement du programme présidentiel de relance économique avec son corollaire en termes des grands chantiers tels que le projet d’un million de logements, l’autoroute Est-Ouest, etc. qui a imprimé une dynamique sans précédent à la demande domestique et à nos échanges commerciaux.
Le montant des importations pour 2007 a atteint plus de 27 milliards de dollars, soit une augmentation de 28% par rapport à l’année 2006.
Il est à souligner que les deux tiers de nos importations sont constitués de biens d’équipements et de produits destinés à la relance de la croissance économique, soit un montant de 18 milliards de dollars. Le reste des importations couvre les produits alimentaires pour une valeur de 5,2 milliards de dollars et les biens de consommation finale pour 4 milliards de dollars.
Par ailleurs, les exportations des hydrocarbures ont continué à représenter l’essentiel des ventes de l’Algérie à l’étranger avec un montant de 58,2 milliards de dollars US, soit 97,80% du volume global des exportations durant l’année 2007.
Par contre, les exportations hors hydrocarbures demeurent marginales avec seulement 2,2% du volume global des exportations, soit une valeur de 1,3 milliard de dollars US et ont enregistré une augmentation de près de 11% par rapport à l’année 2006.
Pour le court terme, la tendance de nos échanges commerciaux sera à la hausse. La dynamique est déjà affichée pour 2008, puisque le montant de nos importations est passé de 13 milliards dollars US au premier semestre 2007 à 17,91 milliards américains dollars au premier semestre 2008, soit une augmentation de 38%.
Cette tendance est imprimée par deux paramètres, d’une part, les besoins de plus en plus importants de l’appareil de production en inputs et biens d’équipements et, d’autre part, l’impact suscité sur la demande nationale par la réalisation des différents chantiers initiés dans le cadre du Programme de consolidation de la croissance économique.
En valeur absolue, pour tenir compte de la dépréciation du dollar, peut-on parler d’un rythme de croissance élevé des importations algériennes durant ces dernières années ? Si oui, comment expliquez-vous cette tendance ?
Il y a effectivement un rythme de croissance des importations, dû, comme précisé précédemment, à l’augmentation de la demande domestique.
L’évolution de la parité euro-dollar se situe en moyenne entre 10 et 15% par an au cours des trois dernières années. Cependant, l’impact de la dépréciation du dollar par rapport à l’euro, somme toute réelle, demeure relatif compte tenu de l’évolution continue de nos importations en volume.
Quelle analyse faites-vous du renchérissement des cours mondiaux de certains produits stratégiques importés (lait, huiles, céréales, etc.), leur impact sur les ménages et les mesures prises pour freiner l’érosion du pouvoir d’achat des populations aux faibles revenus ?
Eu égard à la dépendance de notre marché, les poussées ayant affecté les prix à consommateurs des produits alimentaires depuis la fin du premier semestre 2005 résul-tent de la conjugaison de plusieurs facteurs, notamment, les achats spéculatifs, la forte demande au plan mondial, la faiblesse des stocks, les conditions climatiques défavorables dans les principales zones productrices, l’utilisation des céréales pour la fabrication des biocarburants et enfin les niveaux record de la baisse du dollar américain par rapport à l’euro.
Outre les hausses des cours sur les marchés extérieurs, le coût du frêt maritime a évolué de manière sensible dans la mesure où il oscille entre 110 et 120 $/tonne, selon les zones de provenance, contre 60 à 70 $/tonne auparavant, soit une augmentation de 63%.
Compte tenu de la dépendance de notre marché vis-à-vis de l’extérieur et des hausses des cours mondiaux, les pouvoirs publics ont mis en oeuvre plusieurs mesures à l’effet de préserver le pouvoir d’achat des ménages, sans pour autant obérer la gestion financière des opérateurs économiques concernés.
S’agissant de la couverture des besoins des ménages pour les produits de large consommation, et à l’exception des fruits et légumes frais ainsi que des viandes blanches, les besoins du marché intérieur sont couverts en grande partie, notamment pour certains produits, par les importations de matières premières destinées à la transformation et/ou de produits alimentaires orientés vers la consommation finale et toute perturbation des cours sur les marchés extérieurs se répercute sur les prix internes.
C’est ainsi que l’impact induit par le renchérissement des denrées de base a été jugulé par les dispositions prises par le gouvernement au titre de la préservation du pouvoir d’achat des consommateurs qui ont touché les produits de large consommation tels que la farine de panification qui, depuis 2004 et à la suite de la flambée des prix du blé tendre destiné à la transformation, il a été décidé de compenser en amont le prix de la farine de panification (2000 DA/QI).
Dans le même ordre d’idée et à la suite de la flambée des prix sur le marché mondial des poudres de lait dont le prix est passé de 2 050 $/tonne en 2005 à plus de 6 000 $/tonne, à la fin de l’année 2006, le gouvernement a décidé de compenser en aval le prix du lait conditionné en sachets. Ce mécanisme a nécessité une enveloppe financière de 19 milliards de dinars pour une production de 1 283 000 000 de litres.
A la suite de l’intervention de l’Office national interprofessionnel du lait (ONIL), ce dispositif a pris fin depuis le 1er janvier 2008 pour lui substituer la compensation en amont.
Nous considérons que la mise en oeuvre de ces différents dispositifs ne sort pas de l’orthodoxie dès lors que beaucoup de pays y ont recours (suppression de la TVA sur le fuel pour les pêcheurs en France, suppression des droits de douanes applicables aux céréales au niveau de l’Union européenne, subvention des prix en Tunisie, au Maroc, en Egypte…).
Le concept de la sécurité alimentaire est revenu au devant de la scène et semble constituer une source de préoccupation légitime. Quel commentaire vous inspire cette situation ?
La démarche adoptée par l’Algérie en matière de sécurité alimentaire porte sur la définition d’une politique nationale de stockage de sécurité pour les produits de consommation jugés comme stratégiques dans l’approvisionnement de la population.
Les expériences internationales montrent que le stockage stratégique est la préoccupation des gouvernements (cas de l’Union européenne pour le stockage stratégique des produits pétroliers) et il est régi par des lois et des réglementations définissant le système de stockage ainsi que les mécanismes de suivi et de contrôle.
Le diagnostic effectué dans ce cadre a mis en évidence l’importance du stockage stratégique dans une économie de marché et la constante de la préoccupation des pouvoirs publics de la problématique de l’approvisionnement de la population.
L’Algérie pourrait être considérée comme un pays qui place la sécurité de l’approvisionnement de la population au coeur de sa politique, le pays ayant développé des mécanismes adéquats en la matière notamment à travers la création d’organes chargés de l’approvisionnement et du stockage (OAIC pour les céréales, ONIL pour les laits, NAFTAL pour les carburants, PCH pour les produits pharmaceutiques, etc.) ainsi que des mécanismes de financement (système parafiscal, subventions publiques, facilité de crédit, etc.).
Il est clair que les mécanismes existants doivent s’adapter aux nouvelles donnes impliquées par l’ouverture de notre économie et, par conséquent, tout en continuant à être un impératif stratégique, la prise en charge du stockage de sécurité nécessite une évolution et une mise à niveau.
Nonobstant le volume de nos importations en produits alimentaires, les différents plans de développement initiés dans le domaine de l’agriculture ont contribué à la satisfaction des besoins de ménage en produits agricoles frais, en viandes (rouges et blanches) et aux poissons.
C’est ainsi que la production nationale de fruits et légumes frais se situe à hauteur de 8 500 000 tonnes par an dont près de 2 000 000 millions de tonnes de pomme de terre. En la matière, les importations ne dépassent pas 300 000 tonnes/an de pommes, poires et bananes essentiellement.
S’agissant de la viande rouge, l’offre nationale est de l’ordre de 300 000 tonnes auxquelles s’ajoute une importation d’appoint de l’ordre de 30 000 tonnes de viandes bovines congelées.
Il est de même pour la viande blanche (poulet et dinde) dont la production est de 250 000 tonnes environ et qui n’enregistre pas d’importation.
Quant aux poissons frais, l’offre est faible (150 000 tonnes) malgré les richesses de la mer méditerranée.
Les performances de l’Algérie en matière d’exportation hors hydrocarbures restent modestes (1,4 milliard US dollars en 2007). Quels sont les principaux postes à l’export, quelle stratégie et quelles mesures concrètes pour booster ces exportations dans le moyen et long terme ?
Il est vrai que nos exportations hors hydrocarbures demeurent caractérisées par leur faible niveau, bien qu’en évolution ces dernières années et ce, malgré les potentialités existantes. Cette situation constitue une véritable préoccupation pour les pouvoirs publics, d’autant que les premiers postes à l’exportation portent essentiellement sur des produits bruts ou des demi-produits.
L’idée qui corrobore l’importance du potentiel national à l’exportation demeure, à notre avis, les parts du marché algérien, toujours détenues par les entreprises nationales et ce dans le contexte actuel qui caractérise le marché national (abaissement des droits de douanes et levée des autres obstacles, entrée en vigueur de la zone de libre-échange avec l’UE, concurrence accentuée des fournisseurs étrangers).
Cette présence de l’entreprise algérienne sur son marché domestique est diversifiée et touche quelquefois des produits à haute valeur ajoutée (électroménager, appareillages électriques et électroniques, certains produits de l’industrie mécanique, produits pharmaceutiques, etc.).
Aussi, il s’agit d’amener ces points positifs, mais introvertis, à être les moteurs d’une insertion marquée dans l’échange mondial.
Aujourd’hui, la relance des exportations de produits hors hydrocarbures est au centre des débats, et le contexte actuel qui entoure la réflexion est marqué par les changements structurels de l’économie nationale tant au niveau de son fonctionnement que de son insertion à l’économie mondiale.
Conscients de cette nouvelle donne, les pouvoirs publics ont élaboré une stratégie nationale de promotion des exportations qui tient compte de ce nouveau contexte et qui vise surtout à améliorer l’environnement général de l’entreprise. Les points essentiels de cette politique sont les suivants :
- l’amélioration de l’environnement des affaires notamment par la simplification des formalités de création d’entreprises ;
- la mise en oeuvre de la stratégie nationale de relance industrielle qui vise à créer des effets d’entraînement, de structuration et d’exportation, en procédant à l’identification des branches les plus performantes et à leur regroupement en clusters ou «grappes industrielles» ;
- la facilitation des exportations notamment par la mise en place d’un circuit vert en douane au profit des exportateurs ;
- la promotion du produit algérien sur les marchés extérieurs à travers l’appui apporté par le Fonds spécial de promotion des exportations aux entreprises dans leurs participations aux foires et manifestations économiques à l’étranger ;
- le développement d’une «culture » exportation par la sensibilisation et la formation sur les métiers et techniques de l’exportation.
Il s’agit d’une politique qui devra être accompagnée par d’autres mesures, notamment en matière de renforcement des espaces intermédiaires tels que l’Agence nationale de promotion du commerce extérieur et les Chambres de commerce et d’industrie.
Quel est l’état d’avancement de l’application de l’accord d’association avec l’Union européenne ? Quelle appréciation portez-vous sur son impact sur l’économie algérienne ?
Après trois années de mise en oeuvre de l’accord d’association, le premier bilan reste mitigé, même si nous estimons qu’il est prématuré de mesurer l’impact réel sur l’économie nationale.
A ce titre, nos constatons, d’une part, que l’Union européenne consolide sa part de marché à hauteur de 52% de nos importations.
En effet, le montant est passé de 11,7 milliards de dollars américains en 2006 à 14,2 milliards de dollars US en 2007 et, d’autre part, nos exportations hors hydrocarbures restent faibles vu les difficultés et les exigences du marché européen. Le montant des exportations hors hydrocarbures vers l’Union européenne est passé de 745 millions de dollars américains, en 2006, à 892 millions de dollars américains, en 2007.
Ces exportations sont dominées essentiellement par les dérivés des hydrocarbures (ammoniac, méthanol, polymères et solvants). Par contre, les produits agricoles, agroalimentaires et de la pêche ne dépassent pas les 70 millions de dollars américains.
Un autre indicateur important,est constitué par les données relatives aux investissements directs étrangers qui montrent que les investissements européens ne se manifestent pas encore de façon significative.
Dans une logique de partenariat, cette tendance devra être rééquilibrée à moyen terme.
A quel stade se trouve actuellement les négociations engagées pour l’adhésion de l’Algérie à l’OMC ? En relation avec ce dossier, les milieux économiques proches des associations patronales semblent soucieuses de l’impact d’une libéralisation commerciale «débridée» à laquelle elles ne seraient pas préparées même si un planning de libéralisation graduelle est prévu dans les futurs accords. Quelle est votre appréciation sur ce chapitre sensible pour le devenir des PME/PMI algériennes notamment ?
Pour ce qui est des négociations bilatérales sur l’accès aux marchés des marchandises et des services, l’Algérie a achevé ses négociations avec le Brésil, Cuba, l’Uruguay, le Venezuela, l’Argentine et la Suisse. Elle doit faire de même avec les communautés européennes, les USA, le Canada, la Malaisie, la Turquie, la République de Corée, l’Equateur, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon.
En outre, s’agissant du volet multilatéral, et lors de sa dernière réunion, le groupe de travail de l’OMC chargé de l’accession de l’Algérie a examiné le projet de rapport révisé élaboré par le Secrétariat de l’OMC ainsi que le programme des transformations législatives et réglementaires entreprises par l’Algérie ces dernières années pour rendre son cadre juridique et institutionnel conforme aux accords de l’OMC.
En relation avec ce dossier, je comprends parfaitement le souci des opérateurs économiques nationaux. Ils sont légitimes. Je dirai à ce titre que notre attention a toujours été celle d’assurer un niveau raisonnable de protection de l’économie nationale et en même temps lui permettre de tirer profit des opportunités qu’offre le système du commerce international.
Cette protection sera assurée à travers le tarif douanier : les négociations ne portent pas sur un démantèlement tarifaire. Il s’agit de consolider les droits de douane à un niveau au-delà duquel nous ne pourrons plus remonter.
En outre, des mesures correctives sont permises par l’OMC, et en cas de nécessité nous pourrons mettre en oeuvre des mesures de sauvegarde.
Les milieux économiques suisses souhaitent l’aboutissement rapide des négociations d’accession de l’Algérie à l’AELE. A quel stade se trouvent actuellement les négociations et à quelle période peut intervenir la signature de cet accord ?
L’Algérie et l’AELE ont signé une déclaration politique le 12 décembre 2002 qui prévoyait la mise en place à terme d’une zone de libre-échange et l’installation d’un comité conjoint chargé d’évaluer la coopération entre les deux parties.
En application des dispositions de cette déclaration, le comité conjoint a commencé ses travaux en 2003. Il a tenu quatre sessions de discussions exploratoires sur des thèmes arrêtés d’un commun accord avant que les deux parties n’en conviennent du lancement du processus de négociations en vue de la conclusion d’un accord de libre-échange.
Jusqu’à ce jour, trois rounds de négociations se sont tenus, le premier à Alger en novembre 2007, le deuxième en février 2008 à Genève et le troisième a eu lieu en mai 2008 à Alger.
Les étapes franchies à ce jour ont permis de faire progresser les négociations qui sont, d’ailleurs, en bonne voie et l’accord de libreéchange en discussion entre l’Algérie et l’AELE pourrait probablement être conclu rapidement.
L’Algérie considère l’accord en négociation avec l’AELE comme un instrument de promotion du partenariat d’investissement. Notre pays attend également de cet accord l’instauration d’une coopération économique dense et d’une assistance technique fructueuse, notamment dans les domaines où la Suisse et les autres pays de l’AELE disposent d’expériences et de compétences avérées.
Il s’agit notamment des secteurs de l’énergie hydroélectrique, des machines, des équipements électriques et électroniques, de la chimie, de la pétrochimie, des industries de précision (optique, etc.), du matériel scientifique, des produits pharmaceutiques et, dans les domaines de l’agriculture, de la pêche et des ressources halieutiques.
Quel message souhaitez-vous lancer aux hommes d’affaires suisses pour qu’ils s’impliquent davantage dans le développement des échanges entre l’Algérie et la Suisse ?
J’invite les hommes d’affaires suisses à saisir toutes les occasions pour intensifier les contacts avec leurs homologues algériens en vue d’établir les bases d’un partenariat durable et mutuellement bénéfique et à s’investir davantage dans le marché algérien compte tenu des nouvelles opportunités offertes par l’Algérie dans le cadre de la promotion des investissements en particulier celles relatives à l’ouverture du secteur public industriel à la privatisation.
En outre, les grands projets lancés par le gouvernement algérien ne devraient pas laisser indifférents les opérateurs économiques suisses à s’engager avec plus d’audace, d’ambition, d’innovation et une meilleure compréhension du marché algérien.