Dès son retour à la tête du gouvernement algérien, en juin 2008, Ahmed Ouyahia a affiché clairement son intention de remettre de l’ordre dans les affaires économiques du pays. L’homme occupe le poste pour la troisième fois. En bon commis de l’État, il a toujours gardé un œil attentif sur les dossiers sensibles. Après un rapide état des lieux, il n’a pas hésité à tirer à boulets rouges sur son prédécesseur : un fait rarissime en Algérie. Dérogeant à l’obligation de solidarité qu’impose l’Alliance présidentielle, à laquelle appartiennent les deux hommes, M. Ouyahia a accusé publiquement Abdelaziz Belkhadem d’avoir « bradé l’économie du pays » et « délaissé le secteur public ».
Il ne s’agissait vraisemblablement pas d’une simple course au leadership entre les deux poids lourds de l’Alliance présidentielle, mais bien d’un affrontement entre deux conceptions opposées au sein du même système. Pour mieux se démarquer de la politique adoptée par M. Belkhadem et en l’absence de remaniement ministériel (c’est toujours le cas), le nouveau patron de l’Exécutif a voulu imprimer sa propre vision. Il a ainsi désavoué ouvertement son ministre de l’Industrie et de la Promotion des investissements, Abdelhamid Temmar, qu’il a accusé de « tromperie ».
Ce n’est pas un hasard si M. Ouyahia a visé celui qui incarne le plus l’option libérale au sein de l’équipe gouvernementale. Les décisions qu’il prendra dans la foulée vont confirmer sa volonté de rompre brutalement avec la politique d’ouverture tous azimuts : recapitalisation des banques publiques, incessibilité du foncier industriel (propriété de l’État), abandon des projets de privatisation du Crédit populaire d’Algérie et d’Algérie Télécom, durcissement des conditions d’investissement pour les sociétés étrangères.
Enfin, et c’est là que le changement de cap prend tout son sens, M. Ouyahia a décidé de réhabiliter les sociétés étatiques en privilégiant le partenariat entre le public et le privé. Il prévoit ainsi de créer, à court terme, treize grands groupes publics dans des secteurs aussi stratégiques que la pétrochimie, l’industrie mécanique, la pharmacie, l’électronique ou encore l’agroalimentaire. S’ils voient le jour, ces « treize champions industriels » seront le fer de lance du redéploiement industriel envisagé.
Volet économique. Pour les tenants de la ligne libérale, ce changement radical a été perçu comme un abandon (au moins partiel) de la politique d’ouverture dans laquelle s’est inscrite l’Algérie, il y a déjà quelques années. M. Ouyahia apparaît comme porteur d’une mission. Qui l’aurait mandaté ? Les décisions du Premier ministre lui ont-elles été dictées par le président lors de sa nomination ? Rien n’a filtré sur la feuille de route qui lui a été remise à cette occasion, pas plus que sur les raisons qui ont poussé au changement de la tête de l’Exécutif.
En revanche, M. Ouyahia s’est engouffré dans la brèche ouverte par le président lui-même, le 26 juillet 2008, à l’occasion de la Conférence des maires.
En abordant le volet économique, M. Bouteflika a fait un véritable aveu d’échec : « Nous nous sommes trompés. Nous nous sommes rendu compte que nous avons fait fausse route. En matière de politique de privatisation et d’investissement, nous nous sommes cassés le nez ! », a-t-il martelé devant une assemblée médusée. Avant de poursuivre sur un ton plus solennel : « J’espère que j’ai été très clair ! Je ne vise personne, c’est une autocritique. Il est vrai que nous avons traversé une période difficile et que nous étions toujours obligés d’emprunter ces sentiers. Mais il faut bien l’avouer, aujourd’hui, ceux qui nous abreuvaient de leurs ordonnances et de leurs fetwas nous ont trompés. Le partenariat et la privatisation, ce n’est pas la même chose… Nous nous rendons compte que nous avons fait fausse route ! D’autres nous diront que c’est la mondialisation. Non ! Cette politique n’est conforme ni à nos ambitions, ni à notre histoire, ni aux vœux de notre peuple. » Les déclarations du président sont intervenues à un mois du retour de M. Ouyahia aux commandes du pays. Même s’il s’est montré quelque peu confiant peu après sa nomination quant aux répercussions de la crise financière sur l’Algérie, M. Ouyahia a toutefois alerté le pays sur les risques possibles, à moyen terme. Bien qu’elle ne soit pas directement connectée au système financier mondial, l’économie algérienne n’est sûrement pas à l’abri de la crise qui sévit aux quatre coins du monde.
Les bonnes performances financières de ces dernières années doivent être relativisées, en raison du poids de la rente pétrolière sur l’économie – qui représente 98 % des recettes d’exportation (contre 69 %, en 1970). La prospérité de l’Algérie demeurera aléatoire, tant qu’elle sera conditionnée par deux facteurs dont elle n’a pas le contrôle : la fluctuation du dollar et celle des cours du baril de pétrole.
Les décisions récemment prises par le gouvernement dans le cadre de la Loi de finances complémentaire (LFC) pour 2009 sont intervenues dans un contexte marqué par un net recul des recettes pétrolières. Lesquelles devraient s’établir à 40 milliards de dollars à la fin de l’exercice 2009, selon les prévisions du ministre de l’Énergie, Chakib Khelil. En 2008, elles se sont établies à 75 milliards de dollars. Parallèlement, la courbe des importations n’a cessé de croître. Pour les trois premiers mois de l’année 2009, elle culminait à 9,42 milliards de dollars, soit une augmentation de 10,07 %, comparé au premier trimestre de 2008. L’année dernière, elle a atteint le pic historique de 39 milliards de dollars.
Face au déséquilibre de la balance commerciale, M. Ouyahia avait donc le choix entre laisser la situation se dégrader ou mettre des garde-fous pour prévenir des dégâts plus importants. Il a choisi la deuxième solution et s’est fixé pour objectif de réduire d’au moins 5 % le volume des importations pour l’année en cours.
Garantie de transparence. Parmi les changements importants introduits par la LFC 2009, l’obligation pour les importateurs de recourir au Crédit documentaire (Credoc) comme unique moyen de paiement figure en bonne place. Cette mesure est décriée par les opérateurs algériens, qui la jugent trop lourde pour leur trésorerie et craignent d’être pénalisés par la lenteur des transactions bancaires. À l’inverse, pour les initiateurs de la loi, ce moyen de paiement constitue une garantie de transparence et assure une meilleure traçabilité des opérations commerciales et bancaires.
Il est évident que les importateurs qui ne disposent pas d’une surface financière suffisante seront appelés à disparaître. C’est peut-être l’occasion pour les pouvoirs publics d’assainir ce secteur gangréné par toutes sortes « d’aventuriers » et de redonner ainsi plus de crédibilité à la profession. Contrairement au transfert libre, la traçabilité du Credoc va permettre de freiner l’importation des produits contrefaits et les transferts abusifs de capitaux. Ces derniers étant devenus un véritable fléau.
Récemment, les services espagnols de renseignement financier ont alerté leurs homologues algériens de l’existence de mouvements de fonds suspects entre les deux pays. Les montants déclarés à la douane espagnole seraient de 900 millions d’euros. Selon l’enquête préliminaire, ce trafic était organisé par des hommes d’affaires, des importateurs et des commerçants ui agissant par le biais de passeurs. Une fois en Espagne, cet argent était investi dans l’immobilier ou dans le commerce. Cette affaire est loin de révéler l’ampleur de la fuite des capitaux, devenue un véritable « sport national ».
Mais ce type de dérive ne doit pas occulter les milliers d’entrepreneurs du secteur privé qui portent à bout de bras l’économie algérienne et qui souffrent autant des tracasseries bureaucratiques que du manque d’infrastructures et de services adaptés à leurs métiers. Le gouvernement aurait été bien inspiré de lancer une concertation préalable avec les acteurs économiques crédibles, plutôt que de leur imposer les décisions « par le haut ».
Certaines incohérences auraient pu être évitées, comme celle des sociétés bénéficiant de crédits fournisseurs – et qui devront maintenant payer leurs marchandises à l’avance. Même constat pour la suppression de la procuration dans les opérations de domiciliation bancaire des importations, qui oblige le chef d’entreprise à accomplir lui-même les formalités alors qu’elles peuvent être déléguées à un prestataire de service. Sans remettre en cause l’esprit des nouvelles dispositions, le gouvernement gagnerait à lever les obstacles qui menacent la survie de l’entreprise privée. En mettant la barre trop haut, M. Ouyahia s’est gardé une marge au cas où il devrait entamer des négociations avec le patronat, en vue d’arriver à un consensus qu’apparemment il n’exclut pas.
Préemption et législation. Pour leur part, les sociétés étrangères ont désormais l’obligation de s’associer à un partenaire algérien à hauteur de 51 % pour les investissements productifs et de 30 % pour l’importation et la revente en l’état. Elles devront également recourir aux financements locaux pour leur fonctionnement.
La LFC 2009 instaure également le droit de préemption en faveur de l’État et des entreprises publiques sur les cessions d’actions par des porteurs étrangers ou au profit de ces derniers. Cette disposition vient combler le vide juridique qui a permis à Orascom de céder ses deux cimenteries au français Lafarge pour 8,8 milliards d’euros, en réalisant une plus-value de 1,5 milliard de dollars. Informées après la transaction, les autorités algériennes ont déploré le manque de loyauté du groupe égyptien, d’autant que ce dernier a largement bénéficié d’aides de l’État et de financements locaux.
Après la vague de protestation qui a suivie la promulgation de la LCF 2009, les groupes étrangers n’ont pas quitté l’Algérie – alors que la rumeur le laissait entendre. Le fait que la loi ne soit pas rétroactive a contribué à apaiser les esprits. À l’exception de quelques cas qui ont reconsidéré leurs projets d’investissement, à l’exemple de la société tunisienne GIF Filter qui a renoncé à la construction d’une usine, la majorité des sociétés étrangères affirme pouvoir finalement s’adapter à la nouvelle réglementation. Après avoir abandonné l’idée d’investir dans la construction d’une cimenterie à Constantine, le cimentier Lafarge a entamé des négociations avec la Sonatrach pour le lancement de plusieurs projets à travers le pays. Enfin, les groupes étrangers qui envisageaient de s’installer prochainement en Algérie n’ont pas tous renoncé à leur projet. Le meilleur exemple étant celui du géant français de l’assurance Axa, qui vient de réitérer son désir de travailler en Algérie malgré le durcissement des conditions d’investissement. Pour Axa, le marché algérien est toujours attractif.
L’autre changement notable concerne l’interdiction des crédits à la consommation, à l’exception du crédit immobilier. Le gouvernement entend ainsi protéger les ménages algériens du surendettement. Le risque est réel, surtout que le pouvoir d’achat de la majorité des Algériens est en baisse.
En réalité, cette interdiction touche plus particulièrement le secteur de l’automobile, qui, à lui seul, a capté 80 % des crédits à la consommation accordés par les banques, en 2008. Les retombées sur l’activité des concessionnaires n’ont pas tardé. Le marché des véhicules de tourisme a reculé de 22,6 %, au cours de juillet 2009. Si l’interdiction faite aux particuliers d’importer des véhicules de moins de trois ans est levée, les concessionnaires devront investir… ou disparaître. Il faut dire que, jusqu’à présent, ils ont eu la part belle, se contentant de faire de la revente sur un marché où la demande et très forte.
À l’instar de l’Union européenne et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), certains pays ont émis de vives critiques sur les changements engagés en Algérie. Cette attitude est pour le moins paradoxale. Elle intervient au moment où ces mêmes pays, chantres du capitalisme, dérogent à leurs propres principes en protégeant leurs économies et en injectant des fonds publics dans les banques et entreprises privées pour leur éviter la banqueroute. Les pressions exercées sur l’Algérie vont probablement s’accentuer lors des prochains rounds de négociation, en vue de l’adhésion de l’Algérie à l’OMC. Elles visent à pousser le gouvernement annuler tout ou partie des nouvelles dispositions.
Sauf que M. Ouyahia ne l’entend pas de cette oreille. « Nous ne ferons pas marche arrière », a-t-il déclaré au début du mois de septembre 2009, à l’occasion de l’ouverture de la session d’automne du Parlement.
Les intérêts des Algériens. Avec cette ingérence dans les affaires algériennes, un nouveau front est ouvert. La tension avec la France est à son comble, en raison des répercutions des nouvelles mesures sur les entreprises françaises, plus particulièrement sur le port de Marseille.
Selon Anne-Marie Idrac, secrétaire d’État au Commerce, 35 à 40 % du trafic à partir de ce port est destiné à l’Algérie et le chiffre d’affaires de certaines sociétés dépend à 75 % de ces exportations. La réponse de M. Ouyahia est tombée comme un couperet : « Ce qui nous intéresse, ce sont les intérêts des Algériens et non ceux des autres. »

Il est trop tôt pour évaluer toutes les répercussions de ce changement de cap qui, sans aucun doute, sera renforcé par le projet de la Loi de finances pour l’année 2010 – actuellement à l’étude. Comme à son habitude, M. Ouyahia prendra tous les risques, y compris celui de servir de fusible si la situation se gâte. En dehors de petits aménagements qu’il pourra concéder, il n’a pas l’intention de reculer sur l’essentiel.
Mais le vrai défi pour l’Algérie se trouve ailleurs. Le pays doit s’affranchir du « cauchemar » de la rente pétrolière, mettre fin à l’économie de bazar en empêchant l’importation de produits parasites et encourager une production locale tournée à la fois vers les besoins du citoyen et l’exportation. Le Premier ministre Ouyahia saura-t-il mettre l’Algérie sur cette voie ? Les mois à venir apporteront une première réponse.


Revue Arabies, octobre 2009