Interview de Jean-Claude Richard, ambassadeur de Suisse en Algérie
22.09.08
Suisse/Algérie La Revue : Quelles appréciations faites-vous aujourd’hui des relations entre la Suisse et l’Algérie ? Quels sont les événements marquants de cette coopération durant ces dernières années ?
Jean-Claude Richard : Je crois qu’il n’est pas exagéré de dire que les relations entre nos deux pays sont excellentes. La Suisse bénéficie d’un préjugé favorable dans l’esprit des Algériens en général et des autorités politiques en particulier, et ce jusqu’au plus haut niveau. La contribution de la Suisse aux moments décisifs des négociations sur l’indépendance de l’Algérie suscite encore un sentiment de respect et de reconnaissance.
C’est donc dans ce contexte favorable que les contacts bilatéraux, tant politiques qu’économiques, ont pu se dérouler. Sans être exhaustif, je voudrais mentionner d’abord la visite officielle que le Président Bouteflika a faite en Suisse, en novembre 2004. Depuis lors, plusieurs Secrétaires d’Etat et conseillers fédéraux ont eu l’opportunité de rendre visite à leurs homologues algériens. De ces contacts ont résulté la signature d’un accord sur la protection des investissements, d’un accord d’entraide judiciaire en matière pénale, d’un accord sur la double imposition (qui n’est toutefois pas encore en vigueur), d’un accord sur la circulation des personnes et enfin d’un mémorandum de coopération culturelle.
Dans le domaine politique, un dialogue est institutionnalisé sur une base annuelle. Pour le futur immédiat, le président du Conseil national suisse, André Bugnon, répondra à l’invitation du président du Parlement algérien, Abdelaziz Ziari, en novembre. Puis, au début décembre, la conseillère fédérale, Mme Leuthard, viendra à Alger, à la tête d’une délégation économique.
A quel stade d’avancement se situent les négociations relatives à un accord de libre-échange entre l’Algérie et l’AELE ? Quels sont les bénéfices attendus de ce projet d’accord ?
D’abord, je voudrais rappeler que cet accord, en cours de négociations, ne concerne pas que mon pays, mais aussi les autres membres de l’AELE, soit la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. Nous connaissons tous les effets bénéfiques de l’abaissement des droits de douane pour les échanges commerciaux en général. Mais cet accord est censé améliorer aussi les conditionscadre pour les investissements, les transferts, les règlements des différends ou encore la protection de la propriété intellectuelle. Les produits industriels, mais aussi l’agriculture et la pêche sont concernés. Il s’agit donc d’un accord ambitieux qui, si tout se poursuit comme prévu, pourra être achevé d’ici à la fin de l’année.
La conclusion de cet accord éliminerait la discrimination des exportateurs algériens vis-à-vis des partenaires de libre-échange de l’AELE comme le Maroc ou la Tunisie. De l’autre côté, les exportateurs des pays de l’AELE profiteraient d’une élimination de discrimination sur le marché algérien vis-à-vis de leurs concurrents de l’UE. En éliminant les droits de douane sur les produits industriels et sur une partie des produits agricoles dans le commerce entre l’Algérie et la Suisse, l’accord déploiera des effets positifs pour les entreprises et consommateurs suisses et algériens. De part et d’autre, les débouchés de l’industrie et de l’agriculture s’en trouveront améliorés.
Quelles appréciations portez-vous sur le climat des affaires en Algérie et à quel niveau se situent actuellement les échanges commerciaux entre l’Algérie et la Suisse ?
Si j’en juge au nombre d’hommes d’affaires suisses que je reçois à l’ambassade et aux contacts que j’ai avec eux dans d’autres lieux, je peux dire que l’intérêt pour le marché algérien est très soutenu et promet de s’ac-croître encore. Dans cette appréciation, il faut toutefois tenir compte de la structure économique suisse faite d’un grand nombre de PME très spécialisées dont les prix, en conséquence, sont parfois encore un peu élevés pour le marché algérien. Mais je suis optimiste, car le cadre légal et institutionnel est maintenant en place, comme je l’ai mentionné cidessus. Cela devrait contribuer à rassurer les entreprises suisses. Celles-ci sont seules compétentes pour la conquête des marchés, mais la sécurité juridique préside dans une grande mesure à leurs décisions.
Le volume des échanges commerciaux bilatéraux sont de l’ordre de 400 millions de francs suisses. Les exportations suisses ont enregistré un taux de croissance de près de 60% entre 2006 et 2007. Les importations en provenance d’Algérie (hors hydrocarbures) sont pour le moment très faibles. La connaissance des potentialités algériennes sur le marché suisse doit donc être améliorée. C’est pourquoi je suis particulièrement heureux que l’Algérie puisse profiter de se faire connaître à Lausanne, au Comptoir suisse, où elle est invitée d’honneur.
Au regard du programme d’investissement de plusieurs dizaines de milliards de dollars américains attendus pour les cinq prochaines années par l’Algérie, quels sont, Monsieur l’Ambassadeur, les créneaux et secteurs auxquels pourraient prendre part les sociétés suisses ?
Il n’est, certes, pas facile de répondre à cette question. Mais les entreprises suisses sont déjà partie prenante du programme d’investissement que vous mentionnez. Dans le domaine des transports, par exemple, des entreprises suisses spécialisées dans le matériel ferroviaire, les funiculaires, etc. sont déjà présentes en Algérie. Mais je dois reconnaître que le plus souvent ce sont des consultants, experts de tel ou tel domaine, qui obtiennent la confiance de leurs partenaires algériens pour leur compétence technique, d’ingénierie, notamment.
L’Algérie mène depuis quelques années une politique déterminée de promotion des investissements directs étrangers avec des résultats qui poussent à l’optimisme. Quels sont les principaux investissements directs réalisés par les sociétés suisses et quelles seraient les perspectives dans ce domaine ?
MSC (Mediterranean Shipping Company) dans le transport maritime, Nestlé, dans la production d’eau et Jelmoli, pour un grand centre commercial et de loisirs sont les plus gros investissements suisses en Algérie. Les conditions me semblent progressivement réalisées pour qu’une augmentation des investissements suisses puisse être enregistrée. L’image de l’Algérie à l’extérieur s’améliore régulièrement, le cadre institutionnel et légal sera presque complet quand entrera en vigueur l’accord bilatéral visant à éviter la double imposition. Je pense donc que l’avenir est prometteur, mais bien sûr les efforts de part et d’autre ne doivent jamais se ralentir.
Quels conseils donneriez-vous aux sociétés suisses pour les encourager à être plus présentes sur le marché algérien ?
Je ne suis pas sûr que les entreprises suisses aient tellement besoin de conseils. Elles sont en effet habituées à se battre sur les marchés extérieurs, et ce depuis de très nombreuses années. Elles ont par contre besoin d’informations pour se faire une idée plus précise du pays dans lequel elles voudraient entrer. Ce que je tente de faire, c’est de donner des renseignements sur la situation politique, économique, sociale, sécuritaire en général. Sur le climat des affaires, la rapidité des paiements, les difficultés, voire les lenteurs bureaucratiques. J’essaie donc, en quelque sorte, de rendre l’image de l’Algérie, que peuvent avoir les entreprises suisses, la plus réaliste possible. Il faut éviter les images d’Epinal ou les a priori, mais aussi les illusions. Je suis convaincu que c’est de cette façon que se nouent les relations solides et durables.
