Économie : tous les effets d’une panne des réformes
En matière d’indicateurs macrofinanciers tout va bien, le produit intérieur brut (PIB) s’est établi à 3 990 milliards de dinars (135,3 milliards de dollars) en 2007, en progression de 3% par rapport à 2006, et 6% hors hydrocarbures. Le PIB par habitant a atteint 3 968 dollars en 2007, en progression de 18% par rapport à 2006, a-t-il ajouté. Les réserves de change dépassent les 110 milliards de dollars et la dette extérieure ne représente plus que 4 milliards de dollars. Même l’inflation est maîtrisée, avec un taux de 3,5% en raison d’une hausse de plus de 4% des prix des produits de première nécessité sur les marchés mondiaux.
Avec tous ces paramètres, la croissance économique aurait dû connaître des niveaux beaucoup plus élevés. Cependant dans le détail, l’économie algérienne ne va pas bien même si les finances algériennes sont florissantes.
La croissance en Algérie est de type extensif. En d’autres termes, elle n’est pas le fait d’entreprises performantes et compétitives, mais elle résulte de l’injection d’une rente dans l’économie. Elle ne résulte pas d’une dynamique propre aux différents secteurs d’activité (sauf peut-être des secteurs des hydrocarbures), mais d’une très forte augmentation des dépenses publiques d’équipement liée à la mise en œuvre du Plan de soutien à la relance économique. La principale différence entre les deux types de croissance est que la croissance extensive ne permet pas d’améliorer fortement le niveau de vie.
En revanche, la croissance intensive permet d’améliorer le niveau de vie parce qu’elle est la conséquence de l’augmentation de la productivité du travail. Ce sont les secteurs concernés par les dépenses publiques qui connaissent une croissance relative. Le secteur du bâtiment et travaux publics a enregistré une croissance de 9,5%, suivi du secteur des services (6,8%) et le secteur agricole avec 5%. L’investissement des entreprises est le fait d’un nombre limité de secteurs, alors que la majorité d’entreprises bute sur des contraintes de l’accès au financement. L’excédent d’épargne nationale, sous forme de réserves de change, et la surliquidité des banques, dans un contexte de croissance extrêmement réduite des crédits à l’économie, témoignent à l’évidence d’un problème d’efficacité de l’emploi des ressources financières actuelles.
D’ailleurs, le ministre a relevé la faible croissance dans le secteur industriel en 2007, ne dépassant pas le taux de 0,8%, soulignant que «le secteur a besoin d’un effort particulier, ce que le gouvernement consent actuellement à travers l’accélération de la mise en œuvre de la stratégie industrielle sur le terrain en vue de rattraper le retard». La logique d’ensemble est celle que connaît l’économie algérienne depuis 1999-2000 : l’aisance des finances publiques dope la demande à travers le budget d’équipement. L’investissement dans les hydrocarbures et les grandes entreprises publiques contribue à donner plus de force à la demande. Ceci entraîne le secteur du BTP et celui des services et dans l’industrie, les matériaux de construction, les mines et carrières et l’énergie.
L’évolution dans l’agriculture et les hydrocarbures est déterminée par des facteurs exogènes (conditions climatiques, demande extérieure respectivement) et par la capacité de production. L’industrie, elle, où la concurrence par les importations est la plus forte, perd des parts de marché le plus souvent. Certains économistes estiment que, dans le cadre du plan de relance, plus de 15% du PIB est injecté dans l’économie. Avec ce niveau de dépenses publiques, l’Algérie aurait dû connaître une croissance à deux chiffres. Mais, au contraire, la croissance en moyenne ne dépasse pas 5%. La productivité du travail baisse annuellement de 1,5%. Et l’Algérie ne crée pas assez d’entreprises, à peine 80 entreprises, environ pour 1 000 habitants, alors que la moyenne mondiale est de 150. Il y a de très grandes insuffisances structurelles dans l’économie algérienne.
On voit bien le report répété des indispensables réformes dont a besoin l’économie, alors même que c’est dans le contexte financier actuel que ces réformes ont toutes les chances de réussir. Cette économie souffre de ne pas être constituée suffisamment d’entreprises ayant une taille critique pour exercer des effets d’entraînement pour prendre avec succès le rôle précédemment dévolu au secteur d’Etat.
En clair, il faut dans ce domaine des champions qui sauront tirer à la fois vers le haut la croissance et irradier des effets structurants d’une nouvelle économie faite d’innovation et de compétition avérée. Toutes les politiques économiques du monde orientent leurs actions en vue de multiplier les champions nationaux en tant qu’acteurs privilégiés dans le nouveau décor de la mondialisation où ne subsisteront à coup sûr que les plus forts. “Parce qu’il y a absence du respect minimum des règles de bonne gouvernance, l’Algérie s’installe dans la trappe de transition permanente”, avait dit un fois l’ancien Chef du gouvernement Ahmed Benbitour. Le temps semble lui donner raison. Le secteur industriel, globalement et sur plus d’une décennie, enregistre une chute continue de la production (et donc des capacités de production) à l’exception de l’énergie, des mines et carrières. Les branches industrielles produisant des biens courants de consommation (agroalimentaire, textiles, cuirs, chaussures) sont particulièrement touchées. Par rapport à 1989, l’industrie avait déjà perdu près de 20% de son potentiel en 1994. Cette situation n’a globalement pas changé depuis.
En 2005, la branche de la manufacture a perdu près de 40% de son potentiel de production et plus globalement, le potentiel de production hors hydrocarbures a chuté de 25% avec des taux d’utilisation des capacités en régression continue, en particulier dans les branches soumises à la concurrence des produits importés, aggravant les déséquilibres des entreprises publiques. Quant au développement du secteur privé industriel, il s’est fait de manière limitée, malgré l’ouverture des activités de sorte que le secteur public industriel demeure prédominant dans l’industrie. L’agriculture n’est pas en reste. En dépit d’un colossal programme national de développement de l’agriculture, l’Algérie peine à assurer sa sécurité alimentaire. Les récentes hausses des prix de la majorité des produits que forme le panier de la ménagère illustrent parfaitement cette faiblesse structurelle de l’agriculture algérienne.
Au fil des ans, l’Algérie s’impose comme le principal importateur de denrées agroalimentaires du continent africain. Cette situation s’explique par un très faible taux de couverture de la consommation par la production nationale, soit pour les céréales et dérivés, pour les légumes secs, pour le lait, pour les huiles brutes et pratiquement nul pour le sucre roux et le café. Le secteur agroalimentaire occupe une proportion appréciable dans la structure des importations algériennes. L’augmentation de la facture alimentaire de l’Algérie montre que les résultats du Plan national de développement agricole n’ont pas encore porté leurs fruits en termes de réduction de la dépendance alimentaire. Nous continuons à dépendre de l’étranger pour des produits de première nécessité : les céréales, le lait et les légumes secs.
Tous les spécialistes s’accordent à dire que le secteur agricole algérien souffre d’un important déficit de savoir-faire et de formation. Les techniques de gestion et de culture, pratiquées par atavisme, demeurent très rudimentaires. Le recensement général agricole confirme la prédominance des petites exploitations. 62% des exploitations algériennes possèdent une surface cultivable inférieure à 5 ha, soit 13% de la SAU. Quant aux grandes exploitations, elles détiennent 24% de la SAU et représentent 2% du total des exploitations algériennes. Concernant les exploitants, 4,8% des exploitants ont moins de 30 ans, alors que 43% se situent dans une tranche d’âge entre 40 et 60 ans. 16% des exploitants ont plus de 70 ans. Il est important de signaler que deux tiers des chefs d’exploitation n’ont aucune instruction, 19% ont un niveau de formation primaire et seulement 1,5% ont une formation supérieure.
Ces résultats montrent la faiblesse de performance de l’économie algérienne et particulièrement de son industrie dont le secteur public a subi pas moins de six restructurations en vingt ans sans aboutir à une forme de gestion cohérente. Il y a de très grandes insuffisances structurelles dans l’économie algérienne.
Les hydrocarbures jouent un rôle de voile qui cache son incontestable vulnérabilité, comme d’ailleurs l’explique fort bien le Chef du gouvernement, et l’amélioration des recettes d’exportation ont un effet pervers : le report répété des indispensables réformes dont a besoin notre économie alors même que c’est dans le contexte financier actuel que ces réformes ont toutes les chances de réussir. Malheureusement en vingt ans, les réformes ont fini par produire, à la tête de l’économie une bureaucratie pléthorique et incompétente dont le souci principal ne concerne que ses privilèges et sa reproduction. Il ne s’agit pas seulement de résistances au changement. Cette bureaucratie a pris les entreprises et l’économie tout entière en otage. Se pose donc la question de savoir si les actions entreprises collectivement depuis les quinze dernières années et si tous les remaniements opérés dans les législations et dans les réglementations, vont bien dans le sens de l’émergence de systèmes de gouvernance aptes à permettre à notre société de développer en son sein les capacités compétitives, d’innovation et de dynamisme créatif pour se hisser au niveau des exigences d’un environnement mondialisé de plus en plus marqué par la libéralisation et la concurrence. Au-delà de son rôle comme facteur de production, le capital humain agit sur la croissance économique par son effet sur la croissance de la productivité en augmentant la capacité d’absorption des technologies étrangères. Or, le système éducatif algérien s’est développé en autarcie du fait à la fois du climat sécuritaire des années 1990 et de la pression de groupes d’intérêt qui manifestent une résistance à une réforme du système éducatif. L’enseignement des langues étrangères ainsi que des disciplines scientifiques et techniques par exemple a été largement dévalorisé à partir de la deuxième moitié de la décennie 1980. Elles ne doivent plus être mesurées en termes d’inputs et de dépenses publiques de formation et d’éducation, mais en termes d’output et de qualité de la formation produite. La réforme du système éducatif doit intégrer la dimension de maîtrise technologique en réhabilitant l’enseignement des langues étrangères, des sciences exactes et de la technologie présentement dévalorisée. Le “transfert technologique” qui constitue la principale source soutenable de croissance de la productivité des pays en voie de développement présuppose un “transfert des connaissances”. Dans ce cadre, l’envoi en formation à l’étranger d’universitaires doit être encouragé de façon à jeter un pont entre le système national d’innovation et l’évolution des connaissances globales et des technologies internationales. La constitution d’une diaspora de scientifiques et d’ingénieurs algériens à l’étranger relève également du même souci de rapprocher la technologie locale de la frontière technologique internationale afin de soutenir la croissance de la PTF nécessaire à la création d’emplois. A l’heure où le monde est de plus en plus globalisé et connaît des transformations très rapides et fondamentales, il est utile de poser la question comment l’Algérie, peut-elle de préparer pour tirer avantage des opportunités et faire face aux menaces induites par ce nouveau contexte mondiale.
